Javascript Menu by Deluxe-Menu.com

OPINION

« la professionnalisation de l’intervention »

Par Caroline Dufour, directrice des services de première ligne à «Dans la rue»

Forum 35ième anniversaire du RAPSIM

(Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal)
Montréal, le 18 février 2010

Développement des structures communautaires

Pour aborder la question de la professionnalisation, il m’apparaît important de rappeler ici les étapes de développement du mouvement communautaire. À travers ce processus, on comprendra mieux le phénomène de la professionnalisation et les enjeux qui y sont reliés.
Le dispositif actuel en itinérance date d’environ 30-40 ans et les ressources ont connu plusieurs phases de développement au cours des années.

Une période de création :

On parle de travail bénévole, pastoral et de militants qui se mobilisent. On veut lutter pour corriger un manque, une inégalité ou injustice sociale. On cherche à soulager des besoins de base et à offrir un soutien, de l’écoute, de l’information, etc. Les populations concernées sont totalement impliquées dans l’action et dans la réflexion sur l’action. On parle de partage, d’entraide, d’empowerment. On perçoit la personne non pas comme une usagère, ou encore comme une problématique, mais comme un acteur social qui a la possibilité de prendre pouvoir sur sa vie. On agit avec elle et non sur elle. On vise une justice dans une démarche fondamentalement éthique, donc on se questionne constamment.

Une période de développement de services :

Les bénévoles ne pouvant plus suffire à la tâche, le salariat apparaît. On encadre les bénévoles, les employés et les pairs par une coordination. Peu à peu, on renforce les normes de notre action : il y a apparition de politique de travail, de dossiers, de codes de travail ou d’éthique et de protocoles. On se spécialise et se forme, on impose des exigences de diplômes aux intervenants. Puis apparaît un processus de légitimisation fondé sur la reconnaissance de notre «savoir-faire» : on documente et objectivise notre pratique, ce qui n’est pas malsain en soi, au contraire.

On affirme la spécificité de notre pratique, il nous faut nous différencier des autres. Nous n’intervenons pas de la même façon que dans le milieu institutionnel. Nous offrons autre chose, tout en clamant que nous sommes aussi des experts. Nous avons développé un savoir-faire et acquis des connaissances auxquelles nous croyons. Il nous est essentiel de faire reconnaître notre pratique, entre autres par nos partenaires institutionnels, afin d’être pris au sérieux et donc être plus utiles et efficace. Un bel exemple est mon titre : directrice des services de première ligne, inspiré du monde médical. Un autre exemple est l’utilisation d’un langage et des termes cliniques afin d’être compris par les professionnels (TC – TOC – TED - client – plan d’intervention, etc.), vocabulaire qu’on peut finir par intégrer dans notre langage courant.

Nous affirmons être des experts, car nous sommes soumis à des enjeux liés à des besoins de financements croissants : il nous faut vendre notre vision, notre savoir-faire et la justifier par des écrits, des statistiques, etc. Les bailleurs de fonds imposent de plus en plus de critères professionnels. Le ministère de la santé dicte de plus en plus ce qui est déterminé comme étant ‘les bonnes pratiques’ pour guider nos interventions, etc. Ce qui menace parfois notre spécificité et la légitimité de notre expertise. Nous sommes donc plongés dans une logique d’efficacité et dans une démarche de normalisation des pratiques.

Une période de crise et de remise en question

Nous faisons face à des questionnements fondamentaux sur la mission, sur les structures de l’action et de leurs effets, sur la place des personnes concernées dans l’organisation ainsi que sur leur place réelle dans la participation au débat social concernant les problématiques qui les concernent. On réagit et se mobilise face aux injonctions provenant de plusieurs pressions politiques et idéologiques qui cherchent à transformer le mouvement communautaire. On en vient à lutter pour conserver notre autonomie d’action. On prend conscience que nous devons être très prudents si nous voulons garder notre particularité, tout en glissant vers une professionnalisation presque obligée qui peut, en fin de compte, dénaturer en partie le mouvement communautaire.

La professionnalisation de l’intervention et ses enjeux

Comme on a pu le voir, la venue de la professionnalisation de l’intervention dans les organisations communautaires peut être légitime, compréhensible et comporte son lot d’avantages, d’utilités mais aussi de pièges qui nous demandent de rester prudents. Voici quelques pistes qui suggèrent des enjeux et des défis à traverser :

On a parlé de l’affirmation de nos connaissances et de notre spécificité, de notre savoir-faire et des techniques opérationnelles provenant de ces connaissances. On normalise notre action, on cherche à faire reconnaître notre expertise et notre autonomie à la population, aux instances et aux professionnels. Cependant, la question de la professionnalisation de l’action sociale communautaire semble être au cœur d’un débat qui a toute son importance : celui du renouvellement démocratique des pratiques d’intervention sociale. Laisser de côté cette question pourrait vouloir dire mettre en péril ce qui, justement, caractérise en grande partie le milieu communautaire.

Références bibliographiques

Althusser, Louis (1992), L’avenir dure longtemps, Paris, Éditions Stock-Imec.
Austin, John L. (1979), Quand dire c’est faire, Paris, Éditions du Seuil, Collection Points.
Bourdieu, Pierre (1994), Raisons pratiques sur la théorie de l’action, Paris, Éditions du Seuil.
Bourgeault, Guy (2004), «L’intervention sociale comme entreprise de normalisation et de moralisation. Peut-il en être autrement ? À quelles conditions ?», Nouvelles pratiques sociales, vol 16, numéro 2, p. 92-105.
Couturier, Yves et Huot, François (2004), «L’examen des usages de la théorie en intervention sociale», Nouvelles pratiques sociales, vol 16, numéro 2, p 19-29.
Huot, François et Flamand, Sylvain Professeur et chargé de cours à l’UQAM, (2009), Notes de cours, TRS 1650, « Théorie, connaissance et travail social », Inédit.
Moreau, Maurice (1996), « L’approche structurelle en travail social : implications pratiques», Service social, Vol 36, No 2-3, Presses de l’Université Laval, Ste-Foy.
Parazelli, Michel, Jacques Hébert, François Huot, Michèle Bourgon, Carol Gélinas, Claudine Laurin, Sylvie Lévesque, Marie Rhéaume et Sylvie Gagnon (2003), «Les programmes de prévention précoce, fondements théoriques et pièges démocratiques », Service social, Vol. 50, N2, 81-121.
Ricœur, Paul (1991), Lectures 1, autour du politique, Édition du seuil, Paris, Partie 1, Le paradoxe politique, Chapitre Éric Weil, Violence et langage, p. 136.
Soulet, Marc-Henry (2004), «Penser l’action en contexte d’incertitude : une alternative à la théorisation des pratiques professionnelles?», Nouvelles pratiques sociales, vol 16, numéro 2, p 125-141.

 

 


Le réseau Dianova